La réponse plonge avant tout, je crois, dans mon histoire
personnelle. Je suis né pendant la seconde guerre mondiale. Mes grands-parents
et mes frères ont été tués pendant cette guerre. Mes parents étaient d’origine
juive polonaise et toute mon enfance a été baignée dans le récit des massacres.
Je crois que là est l’origine du travail que je fais aujourd’hui. J’ai été
hanté depuis toujours par la question de la haine, des violences collectives,
des violences de masse.Et ce qui se passe aujourd’hui dans le monde
rejoint un peu mes obsessions de toujours.
La seconde raison,
c’est l’espèce d’insatisfaction que je ressentais à me limiter à la psychothérapie
individuelle. Toute modestie gardée, je voudrais me référer à Freud. À l’occasion
de recherches entreprises sur Freud en vue de la publication d’un livre, j’ai
trouvé des réflexions étonnantes. Je cite : « J’ai dit souvent que
je tiens la signification scientifique de l’analyse pour plus importante que
sa signification médicale et dans la thérapeutique son action de masse par
l’explication et l’exposition des erreurs pour plus efficace que la guérison
des personnes isolées » (Lettre à Pfister, 1928). Autre citation :
« L’utilisation de l’analyse pour la thérapie des névroses n’est qu’une
de ses applications. L’avenir montrera peut-être que ce n’est pas la plus
importante ». Et enfin la dernière qui est très connue, elle est dans
Malaise dans la civilisation :
« Quant à l’application thérapeutique de nos connaissances, à quoi servirait
donc l’analyse la plus pénétrante de la névrose sociale puisque personne n’aurait
l’autorité nécessaire pour imposer à la collectivité la thérapeutique voulue.
En dépit de toutes ces difficultés on peut s’attendre à ce qu’un jour quelqu’un
s’enhardisse à entreprendre dans ce sens la pathologie des sociétés civilisées ».
En lisant un peu
plus attentivement Freud, je me suis rendu compte qu’il se considérait comme
Moïse au seuil de la Terre promise. Il tenait son travail de psychanalyste
pour une introduction à une recherche plus approfondie, plus englobante. À
mon sens, il considérait le divan comme un laboratoire de recherche et il
me semble l’avoir exprimé ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il,
et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun
par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction ? J’ai aussi
été très frappé par le titre provocateur d’un livre du psychanalyste américain
James Hilman : « Il y a cent ans que la psychothérapie existe et
le monde va toujours de plus en plus mal. »
La troisième raison,
c’est l’urgence. Je pense qu’aujourd’hui nous assistons à la montée de l’affrontement
entre deux cultures violentes : la nôtre qui ne revendique pas sa violence
et donne dans le faire-semblant tout en projetant son ombre sur ceux qu’elle
méprise : les exclus, les inférieurs, les ex-colonisés. Lui fait face
une autre culture, celle de la victimisation avec une violence qui s’exprime,
se revendique. Nous assistons depuis quelques temps déjà à de nouvelles expressions
de totalitarisme prétendant parler au nom de tous les exclus et opprimés.
Edgar Morin dit
que l’être humain est à la fois homo sapiens et homo demens, sagesse et folie. Je pense que ce qui empêche le vivre-ensemble ce sont
essentiellement les passions humaines : passion de l’appropriation matérielle,
passion du pouvoir, passion du sens qui peut culminer dans le fanatisme, passion
de l’amour. Et il y a des moments où ces passions deviennent folles. Ce sont
des passions individuelles certes, mais aussi des passions collectives. Elles
sont vécues par des individus, ces individus sont à l’origine de la création
et de la perpétuation des institutions mais en même temps les institutions
ont une influence sur nous. La manière dont certaines institutions fonctionnent,
la manière dont certaines sociétés fonctionnent est trop souvent pathogène
et engendre des peurs, des méfiances, des préjugés. Toutes les sociétés n’ont-elles
pas été toujours partagées entre la folie et le besoin de réguler la folie ?
Aujourd’hui nous arrivons à un moment où tous les modes de régulation traditionnels
du vivre-ensemble sont balayés, pour différentes raisons, mais en particulier
à cause des changements technologiques. On constate notamment un affaiblissement
de repères et de sens issus d’une crise généralisée de l’autorité. Celle-ci
s’observe dans les relations enfants-parents, dans les rapports que les citoyens
ont avec les institutions et dans les rapports entre les institutions elles-mêmes.
Ces dernières sont comme délégitimées et n’offrent plus la sécurité attendue.
Conséquence : une révolte parfois larvée mais souvent exprimée avec violence.
Face à cette situation,
il y a deux solutions : l’une, régressive, qui est le retour à l’autorité
traditionnelle : cette tentation qui est en chacun de nous et dans notre
société même ; l’autre solution plus progressiste consisterait à essayer
d’inventer aujourd’hui de nouveaux modes de régulation du vivre-ensemble qui
ne soient plus de type patriarcal. Faut-il changer les individus ou changer
la société et ses institutions ? Ce dilemme a été le nôtre pendant tout
le vingtième siècle. L’appel au développement personnel étant de peu d’effet,
on a surtout essayé à travers des révolutions, des changements politiques,
de mettre en place une société plus juste, plus égalitaire. À mon avis l’absence
d’articulation entre le changement individuel et le changement social a fait
que les deux directions ont été incapables de répondre aux défis du monde
d’aujourd’hui. Et je pense qu’il faut arriver à articuler les deux car, je
le répète, nous créons nos institutions mais en même temps nos institutions
nous créent.
C’est ainsi que
j’ai été amené à penser que notre société, de la même façon qu’elle a su rendre
obligatoire l’apprentissage de la lecture et de l’écriture pour toute la population,
pourrait aussi se poser la question d’une nouvelle forme d’éducation civique
où on apprendrait le vivre ensemble : à libérer le lien social, des peurs,
des interactions aveugles provoquant des fixations sur le « bouc-émissaire »
etc. Constat que j’ai pu vérifier avec des policiers, des enseignants, des
travailleurs sociaux qui n’étaient pas forcément volontaires mais tiraient
beaucoup de bénéfices de ce type de travail.
La thérapie sociale
est essentiellement un travail de réparation des blessures dues à nos modes
de vivre ensemble. Peut-être comprenons-nous mieux aujourd’hui que l'être
humain est très ambivalent, c’est-à-dire partagé entre une tendance à aller
vers les autres, une tendance à l’amour, à la coopération et une tendance
à la peur, au repli sur soi, à la haine et à bien d’autres formes de peur.
D’ailleurs la tendance à vouloir prendre le pouvoir sur les autres n’est-elle
pas aussi une forme de peur ? C’est ainsi que j’ai pris de plus en plus
conscience de l’importance de l’environnement. En psychothérapie on s’occupe
beaucoup, à juste titre, d’environnement familial et on voit bien qu’un enfant
qui a reçu peu (ou trop) d’amour, de repères, en pâtira dans sa vie relationnelle.
Bien sûr je savais aussi que derrière la famille il y avait la société et
que celle-ci pouvait renforcer les aptitudes à la sociabilité ou au contraire
les détruire.
Aujourd’hui beaucoup
plus de gens, de jeunes surtout, vivent dans la peur et la souffrance du rejet.
Celles-ci ont souvent leurs racines dans le sentiment intime d’être socialement
inutiles : de se trouver sans travail ou sans activité reconnue. Je ne
veux pas idéaliser le passé, mais il est vrai que jadis les jeunes exclus
du système scolaire trouvaient malgré tout une place dans la société et pouvaient
être valorisés par leur appartenance à un milieu traditionnel, ou pour des
savoir-faire d’ouvriers ou de paysans. Tout cela, en particulier par les changements
technologiques, est en train d’être détruit. Aussi y a-t-il beaucoup plus
de gens qui se sentent infériorisés ou inutiles. Mais il y a aussi ceux qui
ayant du travail, policiers, travailleurs sociaux, enseignants, ont l’impression
que leur travail a beaucoup perdu de son sens et de sa portée. Ce sentiment
d’inutilité n’est pas simplement lié à la précarité, à la pauvreté. À cela
s’ajoute une augmentation du sentiment d’impuissance. Beaucoup ont l’impression
de ne plus pouvoir maîtriser leur environnement quotidien, pour des raisons
que nous connaissons tous : sentiments de dévalorisation sociale, de
solitude aussi puisque beaucoup de liens traditionnels, de cadres anciens
ont explosé ; il y a aussi l’insécurité liée à la peur de l’agression,
au mélange de populations confrontées à des normes, des valeurs différentes,
ce qui n’était pas toujours le cas. Toutes ces peurs renforcent la difficulté
du vivre-ensemble. Celle-ci est constatable à des degrés et sous des formes
diverses dans tous les milieux.
Je veux y insister :
l’intérêt de ce travail est d’abord de faire circuler de l’information nous
venant d’ailleurs que de notre milieu pour enrichir notre compréhension de
la réalité. Iil s’agit ainsi de faire un travail d’intelligence collective.
Les problèmes complexes auxquels nous nous heurtons ne peuvent plus être résolus
par des experts ou par les seuls responsables d’institution. C’est à la fois
notre difficulté mais c’est aussi notre chance d’apprendre à nous former à
cette intelligence collective. Celle-ci trouve vivement à s’exercer dans la
compréhension des causes des conflits et des stratégies de résolution pour
lesquels nous ne sommes pas formés. Je ne peux pas m’étendre ici sur le sujet ;
je dirai simplement qu’appréhender le conflit c’est apprendre à accepter notre
ombre et accepter l’ombre de l’autre. Ce qui veut dire accepter nos faiblesses
et nos limites et celles des autres. Nous aimer et aimer les autres malgré
cela et à cause de cela. C’est une chose que nous ne savons pas faire parce
que notre éducation nous apprend plutôt à faire semblant,
à nous soumettre à une autorité elle-même soumise à une autre autorité, qui
elle-même fait semblant…
La deuxième chose
importante, c’est de comprendre comment la violence est créée par le sentiment
d’impuissance face au pouvoir de l’institution, de l’économie, de la décision
politique. Face à ce pouvoir trop écrasant, la violence apparaît malgré tout
comme un moyen d’agir : elle est une grande tentation. Gérard Mendel
dit que lorsqu’on n’a pas de pouvoir sur sa propre vie, on tente à nos risques
et périls, d’avoir du pouvoir sur les autres. Un jeune de banlieue voué à
l’échec scolaire ou social va lui aussi rechercher le pouvoir de nuisance
sur les autres : bloquer toute une ville, bloquer l’action des travailleurs
sociaux, de la police. Nous ne sommes pas dans une démocratie réelle où chacun
a un pouvoir sur sa vie. Aussi, à tous les niveaux, il se forme un pouvoir
de nuisance en interaction avec une société d’hyper-compétition et de violence
institutionnelle. Le mal qu’une telle société combat est aussi celui qu’elle
génère.
Très concrètement,
dans le travail de thérapie sociale des groupes vont apprendre à se rencontrer,
se découvrir, dialoguer. Le fait d’accepter d’être ensemble a déjà potentiellement
un effet thérapeutique. Tous souffrent du complexe d’accusation (Diel)
qui est la croyance obsessionnelle que leur souffrance n’est générée que par
l’autre. C'est par le dialogue accepté et par l’écoute les uns des autres,
que des ouvertures s’opèrent, des blessures se cicatrisent, et que l’intelligence
collective peu à peu fait son œuvre. En thérapie sociale comme en psychothérapie,
ce sont les gens qui souffrent le plus qui ont envie de changement. Toutes
les personnes impliquées dans la thérapie sociale vont enfin avoir l’impression
qu’elles peuvent faire quelque chose pour changer leur vie quotidienne et
agir sur le fonctionnement des institutions qui les font souffrir . C’est
ce pouvoir aujourd’hui que nous devons retrouver, c’est-à-dire pas seulement
le pouvoir de nuire, un pouvoir négatif à travers la violence, mais un pouvoir
de proposition et de création d’un mieux vivre ensemble. On appelle ça la
démocratie.
C’est Jefferson
qui disait « Quand on veut guérir une démocratie malade, il faut plus
de démocratie ». Je crois qu’il s’agit vraiment de cela aujourd’hui,
il s’agit d’élaborer une nouvelle forme d’éducation
civique, d’institutionnaliser la psychique nous dirait la Psychologie de la Motivation . L’apprentissage du vivre-ensemble,
ne peut plus se faire comme autrefois sous une forme moralisante du haut vers
le bas. Plus personne n’est légitimé aujourd’hui pour faire péremptoirement
la morale aux autres. Si vous parlez d’honnêteté à des jeunes de banlieue,
ils vous diront « Mais pourquoi nous on serait honnêtes, regardez là-haut
les responsables, les hommes politiques, ils piochent dans la caisse, ils
sont tous malhonnêtes, tous ripoux ». La morale aujourd’hui ne peut retrouver
sens et justification que dans le « supplément démocratique » résultant
d’une meilleure prise de conscience de nos désirs et de nos peurs. La thérapie
sociale vise à mettre en place un fonctionnement des institutions – écoles,
police, etc. – qui puissent offrir de plus larges champs à la vraie liberté
et à la responsabilité de chacun. Sarajevo, il y a vingt ans, était un modèle
de ville multiculturelle où toutes les communautés vivaient en harmonie. Il
en allait de même à Beyrouth. Le peuple cambodgien était considéré comme le
peuple le plus pacifique de la terre ; les Allemands qui ont versé aveuglément
dans le nazisme, vénéraient Goethe et Beethoven, etc. Nous ne sommes pas à
l’abri de tels renversements. Ces risques d’aveuglement individuel et collectif
existent encore dans nos sociétés occidentales. C’est pourquoi il y a urgence.
Nous avons plus que jamais besoin de développer notre intelligence collective,
de recréer une culture moderne, enrichie des leçons du passé, et avec des
outils créés tout le long du siècle, encore trop peu intégrés dans nos pratiques
sociales, institutionnelles et éducatives.
La psychothérapie
peut beaucoup nous y aider mais à condition que nous ne demeurions pas dans
le cloisonnement et que nous ne la considérions pas comme une discipline à
part de la politique, à part de la vie de la société ; que nous voyons
mieux les interactions, les interpénétrations entre les différentes disciplines,
et surtout entre le développement personnel et le développement collectif,
et, pour le dire plus directement, entre psychologie et politique, car pour
moi elles ne sont pas séparées : ce sont les individus qui font l’histoire
et c’est l’histoire qui fait les individus.